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4 janvier 2009 7 04 /01 /janvier /2009 19:58


Dans le train qui traverse, à toute vitesse, la grande forêt des Landes, seul sur ma banquette qui trépigne, je me laisse aller à rêver à cette expérience toute nouvelle que je suis en train de vivre. Depuis le matin, de ce 16 août 2008, je suis parti pour plusieurs jours, entamer ma Traversée des Pyrénées. Devant moi, à quelques mètres, mon vélo, mon seul compagnon, dans le grand compartiment réservé aux bagages. Equipé de ses 3 sacoches, comme moi il attend son heure.

Deux heures d’un trajet ferroviaire plutôt confortable suffisent à mon bonheur et me voilà débarquant, sur le quai de la gare de St Jean de Luz. Il fait très chaud, c’est le mois d’août, beaucoup de monde se presse dans cette cité balnéaire et plutôt snob. Je fais quelques pas sur le trottoir et m’assoie sur un banc pour mon premier repas. A partir de maintenant, je suis maître de tout, mon emploi du temps, mon itinéraire, mes décisions, mes choix. Il flotte autour de moi un parfum de liberté bien agréable et je sens aussitôt que je vais vivre quelque chose de très personnel et de formidable.

         Et voilà mes premiers tours de roue. Je me dirige aussitôt vers l’océan, vers le port puis j’emprunte la route qui longe le front de mer. Je dépasse Ciboure et parviens sans encombre au petit village de Socoa. C’est l’été, avec ses excès. La plage me semble saturée, tellement il y a de monde, d’enfants, de baigneurs, de cris, de sable. Tout me déplait dans cet environnement mais je suis très

heureux d’être là. Je laisse mon vélo pendant quelques minutes au bord de la route pour traverser la plage et toucher l’eau de l’océan. Avec ma tenue de cycliste, je fais, peut être, sensation. Mais au fond je n’en sais rien et cela m’est égal. Ici ce n’est pas mon monde, je n’y resterai que quelques instants. Juste un coup d’œil circulaire vers ce beau paysage bien connu, chargé de tellement de souvenirs et d’histoires personnelles, avec son petit port, ses digues et ses phares et je repars.

Après quelques échecs dans les nouveaux lotissements environnants, je parviens au bout d’une dizaine de minutes, à la maison de mes amis Michel et Josette. Pour une première étape, 1 h et 10 km, c’est un peu court, mais je ne peux passer à Ciboure sans les saluer. Ce ne sera donc pas ma première étape mais plutôt le prologue de ma traversée.

Quand je sonne à leur porte, je ne sais pas encore combien de temps je vais y rester, je ne sais même pas s’ils sont là, je m’en remets au hasard, je prends la vie comme elle vient. Et ce qui devait arriver, arrive. J’y passe la fin de l’après midi et la soirée. Je m’endors vers 2 h du matin, heureux d’avoir passé un excellent moment d’amitié peut-être un peu arrosé même si le temps est toujours aussi sec. Pour le vélo, on verra plus tard.

         Le lendemain matin, quand le jour me réveille, il doit être 6h30 environ, j’ai un peu mal à la tête, mes idées ne sont pas bien claires et mes gestes restent encore laborieux, certainement les derniers effets du décalage horaire. Je parviens tout de même à quitter ma chambre sans bruit, sans réveiller toute la maisonnée et à enfourcher mon vélo et sans m’étaler au premier virage.

Aussitôt, mes premiers tours de roue me semblent prodigieux. Je me sens heureux. Michel et Josette sont mes amis. Ma liberté est devant moi.

Je traverse Urrugne, petite ville endormie. Sur la Route Nationale 10 où je me hasarde, seules quelques voitures roulent. Rapidement, je prends la direction d’Ascain. Pas le moindre café ouvert, je ne peux m’arrêter pour déjeuner. Arrivé à la bifurcation pour le col d’Ibardin, toujours le même constat, tout est fermé. Comme la faim ne me tenaille pas encore, j’attaque la montée au col. Les premiers virages sont un peu raides à gravir mais la fraîcheur du matin me permet de franchir ce premier obstacle. Seules quelques voitures me doublent. La pente ne se calme pas, ce sont plutôt mes muscles qui s’échauffent et voilà les maisons du col qui apparaissent. Quelques coups de pédale de plus et j’arrive devant le panneau, seul, sans personne à prendre en photo. Col d’Ibardin 312m. Un rapide coup d’œil vers les ventas et je plonge aussitôt coté espagnol. Le revêtement de la route récent et bien fait procure un réel plaisir à rouler là dessus. La température toujours fraîche et agréable me laisse apprécier ce versant du col, espagnol, boisé et rural.

         Voilà le village de Vera de Bidassoa ou habite un cycliste rencontré la veille dans le train. Je traverse à grands coups de pédale ce petit bourg typique avec ses maisons en pierre, ses rues pavées et entame aussitôt la montée vers le petit col de Lizuniage, bien accroché aux flancs de la Rhune, peu fréquenté. Je n’ai jamais gravi ces pentes en vélo. Elles présentent donc pour moi, de nombreuses qualités. Je suis content d’être là. Je gravis facilement les premiers lacets mais sans les panneaux-balises que l’on trouve du coté français, il m’est difficile de savoir quelle est exactement ma position. Soudain, alors que la masse herbeuse et bienveillante de la Rhune sort peu à peu de la forêt, j’aperçois une construction. A ma grande surprise, c’est l’auberge du col. Je la reconnais, je suis passé là cet endroit pendant ma traversée des Pyrénées à pied. Et voilà donc le col de Lizuniage 230 m silencieux et discret. C’est mon deuxième sommet de la journée et je n’ai toujours pas mangé. Je retrouve la France et par une belle et courte descente sur une route calme et bordée d’énormes platanes, je parviens à Sare, petit village pyrénéen chargé d’histoire familiale. Je me souviens, d’y être passé avec mes parents, j’avais alors 7 ou 8 ans. Pour ne pas rouler trop facilement, je fais une petite boucle de quelques kilomètres afin de gravir le col de St Ignace 169 m que j’atteins après un bon petit ressaut presque sportif. Là encore, je passe le col sans m’y arrêter en faisant simplement demi-tour pour basculer de nouveau vers Sare ou enfin, enfin, je devine une boulangerie et une terrasse accueillantes. La boulangère est presque souriante mais les jeunes imbéciles qui crient et parlent fort sur la terrasse du café, probablement ivres de leur nuit, ne me semblent pas bien sympathiques. Je n’en ai cure, je ne les regarde même pas et après une bonne pause d’une demi-heure environ, je reprends la route. Pour le moment, pas de col en vue, je prends la direction d’Ainhoa. La route plate est bordée de champs cultivés parfaitement mis en valeur par les agriculteurs. Portion de route parcourue sans encombre, j’aperçois soudain une déviation qui me permet d’éviter le village pour filer au plus vite vers Dancharia, bourgade bien connue par les amateurs de Ricard et de cigarettes. Certes il y a bien un panneau « interdit aux cyclistes » mais je n’en tiens pas compte, trop intéressé que je suis par le raccourci et je continue tête baissée, en espérant simplement ne pas y rencontrer de gendarmes. Tout se passe bien, je n’ai même pas, comme d’habitude, à essuyer de coup de klaxon rageur de la part de quelque automobiliste imbibé. Faut dire qu’il est n’est que 9 heures du matin.

Voilà de nouveau la frontière que je franchis à Dancharia, ville de supermarchés, de parking et de gaz d’échappement. Aucun risque que je m’y arrête. Je prends donc aussitôt la route qui file vers le sud, vers mon quatrième col de la journée, le col d’Otxondo. J’ai déjà gravi à deux reprises ce col peu connu des cyclistes, la dernière fois c’était en juin dernier avec mon fils Pierre et je garde de cette ascension bucolique un excellent souvenir. La route est large, certainement prévue pour un trafic important mais cette fois encore, elle reste peu fréquentée, quelques voitures, un ou deux camions qui me doublent sans rechigner et de très beaux paysages qui partagent en deux mon effort. C’est vraiment l’idéal pour le petit cycliste que je suis. Rapidement, je quitte l’environnement urbain de Dancharia et ses gaz et ses bruits pour retrouver la montagne, ses couleurs et ses parfums. Pas de difficultés devant moi, la pente de la route reste moyenne et surtout régulière. De temps en temps, à la faveur d’un virage, j’appuie un peu plus sur les pédales et prends de l’altitude. Mais j’ignore exactement la distance qui me sépare du sommet et je ne peux donc évaluer mon effort à fournir qu’en estimant le dénivelé qu’il me reste à parcourir. La route s’enfonce dans une belle forêt de hêtres, magnifiques arbres aux troncs énormes. La pente sur mon coté droit pourrait être bien dangereuse en cas de chute mais rien de fâcheux ne se produit et tous les véhicules qui me doublent le font correctement, sans manœuvre agressive à mon encontre. Soudain, alors que je m‘arrête sur un petit chemin afin que je puisse ôter mon coupe vent, je suis doublé par un cycliste, habillé en orange, qui me propose son aide. Je le remercie aimablement, surpris par cet accès de générosité rare et je reprends ma route. 

Trois kilomètres plus loin environ, après quelques derniers efforts dans de grands virages ombragés, voici l’aire de pique-nique qui annonce le col. Et me voici, comme espéré, au col d’Otxondo 683m. Il y fait très beau. Je retrouve l’homme en orange aperçu en montant. Nous échangeons quelques mots puis, après avoir retrouvé ma solitude, je me photographie devant le panneau du col et plonge dans la route Sud. Une belle et superbe descente m’attend alors avec un temps ensoleillé et agréable. Rapidement, voici un nouveau carrefour. Ma route file vers la gauche, vers la crête frontière que je dois gravir de nouveau. Comme pour la montée précédente, je traverse d’abord un petit village puis la route prend de l’altitude. Au début, la pente est juste moyenne et rapidement se redresse assez fortement. L’état du revêtement est dégradé et seule une étroite bande de 50 cm de large, au milieu de la chaussée, me permet de rouler dans de bonnes conditions. Tout le reste de la route est en mauvais état et fait souffrir l’homme et sa machine. Les vues sur la vallée deviennent de plus en plus étendues et superbes. Et toujours cette petite bande de goudron à suivre qui guide ma roue avant. Quelques motards me croisent en pétaradant et quelques vaches me regardent passer en ruminant. La pente se redresse, à moins que ce soit la fatigue et la faim qui pèsent sur mes mollets. Plusieurs coups de pédales sont encore nécessaires et voici mon 5ème col de la journée, le col d’Ispeguy 672m. Endroit lui aussi chargé d’histoires personnelles plus ou moins récentes, plus ou moins douloureuses, je suis souvent passé à cet endroit, essentiellement pour gravir, à pied, les sommets alentours. Il fait aujourd’hui un temps magnifique qui éclaire parfaitement cette journée déjà extraordinaire. Je m’arrête un long moment sur le parking du col occupé par une petite dizaine de voitures. Le moment est calme, le temps semble s’être arrêté, tellement l’air est doux et le ciel lumineux. Autour du col, les gens mangent assis sur l’herbe et apprécient comme moi ce moment de bonheur calme, tout simple. J’hésite longuement, je ne sais trop que faire ou manger ou descendre ou manger dans l’herbe ou à la venta du col. Finalement, je me décide et m’installe sur la terrasse pour un repas copieux. J’en profite pour parler avec mes voisins de table, des gens sympathiques, une famille de 3 personnes, père, mère et jolie grande fille de 25 ans. Je retrouve ensuite, le temps d’un café, l’homme rencontré au col d’Otxondo. Mais je ne veux pas rester là plus longtemps et après avoir acheté une petite cloche de mouton à la venta, je reprends mon vélo pour descendre à nouveau coté français.

L’itinéraire vers St Etienne de Baigorri présente beaucoup de qualités avec cette petite route étroite qui serpente sur des flancs de montagnes vertigineux. L’endroit est sublime de beauté mais il ne faudrait surtout pas déraper ou manquer un virage, le plongeon serait terrible. Même les brebis ne s’aventurent pas dans ces pentes herbeuses aussi raides que magnifiques. Je croise quelques voitures qui montent passer l’après midi au col et voilà le fond de la vallée ou m’attend l’homme en orange du matin. Nous échangeons quelques mots et numéros de téléphone et je repars.

Je prends maintenant la direction de St Jean Pied de Port que j’atteins en pleine après midi non sans avoir souffert sur une dernière méchante côte inattendue. Quand je rentre dans cette bourgade de 1500 habitants, je suis surpris par cette incroyable foule qui s'y presse. On m’expliquera plus tard que ce sont les fêtes du 15 août. Avec mon vélo je roule dans cette ville en ébullition, je n’ai rien décidé quant à mon hébergement. Complètement par hasard, je rentre dans l’office du tourisme. On m’y accueille très bien et on me propose un lit plus haut, dans la montagne et sur ma route. Je ne me vois pas, en effet, passer toute cette fin d’après-midi dans cette fureur touristique alors que j’ai encore tellement de belles choses à faire sur mon vélo. Je quitte aussitôt la ville et prend la petite route qui file vers la montagne toute proche. La jeune femme de l’office du tourisme m‘a prévenu, je m’attends donc à une route très raide et je ne serai pas déçu.

Il fait encore très chaud mais l’essentiel de la montée se fera à l’ombre. Dès la sortie de la ville, une côte raide et étroite me donne le ton. L’effort est aussitôt violent avec mon vélo chargé mais je parviens à franchir l’obstacle sans trop de difficultés; puis la pente se calme et la route retrouve une inclinaison acceptable. Je sais que la distance à parcourir est de 5 km environ et au vu de ce départ, je suis assez optimiste. Je double plusieurs petits groupes de randonneurs de St Jacques et ai encore le temps de bien goûter à ces paysages qui me permettent de passer de la basse à la moyenne montagne et puis soudain, alors que je commençais à penser à une fin de journée plutôt calme, voici que la route se redresse encore très fortement et, toujours aussi étroite, m’oblige alors à un effort violent. Chaque coup de pédale est un effort terrible, je dois être sur une rampe entre 15 et 18%, je force, force, je suis complément à bout de souffle, mes poumons vont éclater. Je suis obligé de mettre pied à terre. Après quelques minutes de répit, je remonte sur ma bécane. Mais j’ai bien du mal à repartir avec une pente aussi raide. Après une ou deux tentatives, je parviens à rester sur mon vélo et à finir la partie supérieure de cette côte et là, ô surprise, je constate que je suis arrivé. J’ai atteins mon gîte ou je passerai la nuit.

Complément écrasé par ce dernier effort mais très heureux par cette journée que je viens de vivre, je m’installe dans cette auberge, presque accueillante, entièrement fréquentée par des pèlerins de Compostelle, des australiens, des québécois, des italiens, des espagnols et quelques français.

Cette première journée d’effort et de liberté avec 100 km parcourus, 5 cols gravis, des gens étonnants rencontrés, des paysages sublimes redécouverts, restera gravée, à jamais, dans ma mémoire.

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Serge Capdessus - dans Vélo
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