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19 janvier 2009 1 19 /01 /janvier /2009 19:05
 
    J’ai goûté le sommet du Mont Blanc au petit matin du 6 août 2008 à 6h50. D’aucuns garderont de leur ascension un souvenir pénible, aussi pénible que leur marche. Lors de cette course, j’ai dégusté chaque étape, me remémorant les récits de Serge et les topos diffusés sur internet, pressentant toutes les difficultés annoncées… mais aucune ne m’est apparue.
    Lundi 4 au matin, derniers préparatifs aux Contamines: ne rien oublier dans le sac, être certain du matériel, ajuster les crampons, choisir les vêtements à emporter, vérifier le contenu de la mini-pharmacie ( Aspégic, Compeed, Elasto et Arestal), prévoir de quoi s’alimenter (une gourde de jus de fruit, un lait de soja, de la tomme beaufortaine quelques biscuits et surtout la pâte de coing de maman).
    A 11h40, nous prenons le Train du Mont Blanc au Fayet.   Dans les wagons, plus de touristes que d’alpinistes. Au démarrage, petit moment de solitude que je partage en envoyant quelques SMS d’angoisse. Allons-nous réussir? La descente programmée à Bellevue est vite oubliée, personne n’a envie de sortir du wagon et de suivre la voie ferrée, sac à dos chargé et soleil de plomb. Nous descendons au terminus.
    Serge a réservé au refuge du nid d’Aigle, à 100m du terminus; programme inédit et peu banal qui va se révéler bien avantageux. Cette journée sans marche va permettre à chacun de recharger les batteries. Nous passons l’après-midi à nous reposer, photographier les bouquetins, lire ou attendre au bar. Après 18h, les touristes ont disparu et nous sommes les seuls au refuge : un moment insolite au pied du Mont Blanc, dans une solitude et un décor que le monde entier peut nous envier. Nous ne nous laissons pas abattre, Serge nous offre un délicieux vin blanc de pays. Le coucher du soleil est un cadeau supplémentaire de bon augure. Nous appelons la météo montagne, les prévisions nous sont favorables… de quoi dormir tranquille.
    Mardi matin, nous quittons ce havre de paix avant que les premiers touristes et alpinistes-quincaillers ne l’envahissent. Nous attaquons la montée vers Tête Rousse. Des bouquetins peu farouches nous observent. La journée de farniente de la veille m’a donné des fourmis aux jambes. Je pars devant, seule, pour quelques centaines de mètres de dénivelé jusqu’à la cabane des Rognes; j’ai besoin de me prouver que je vais bien.
    Vers 10h30, nous arrivons au glacier de Tête Rousse, une montée dans un calme absolu, la montagne n’est qu’à nous, moment privilégié avant la tempête du refuge du Goûter. Serge nous a décrit l’ambiance tant de fois que l’on savoure d’autant plus la quiétude de ce matin-là. Un employé de l’office du tourisme perché sur un promontoire se demande d’où nous arrivons, si tôt, sans tente… notre programme est vraiment inédit! Il nous conseille d’utiliser le câble et bonne nouvelle : il nous annonce un couloir en bonnes conditions. Mais cela ne va pas atténuer l’angoisse de Serge qui connaît bien ce lieu et ses dangers. Nous mettons nos baudriers, attaquons le glacier pour arriver enfin face au "couloir de la mort". Je suis d’abord rassurée, je m’attendais à un large couloir, mais rapidement la descente de pierres redonne à cet endroit tout son caractère redoutable. Leur vitesse est si importante qu’il est impossible de les suivre du regard. C’est effarant. J’observe ce passage : un guide passe sans sécurité, un alpiniste aussi mais crampons aux pieds, une cordée emprunte le câble. Quelle est la juste façon de passer?
    Les trois Capdessus relient leurs trois sangles au câble. Je surveille le haut du couloir, la cordée avance, Rémi en tête, et puis j’entends quelques cris de stupeur, voilà qu’il se retrouve pendu au câble. Le passage était verglacé, la sangle peut-être trop courte. Je ne sais comment Serge sauva la cordée, mes yeux sont restés fixés sur le haut du couloir à surveiller les chutes de pierres. C’est maintenant le tour de ma cordée, je me concerte avec Aimé, nous restons calmes et lucides, à l’écoute l’un de l’autre, incontestablement nous n’utiliserons pas les sangles. Nous décidons de mousquetonner la corde. Je déploie les anneaux de corde portés au buste. Aimé mousquetonne la corde au câble. Je sais bien que ce n’est pas la meilleure solution ; je me rappelle les paroles de Serge, il l’a déjà tentée et a été ennuyé par le mousqueton . Mais nous n’avons pas d’autre solution et il ne faut surtout pas traîner dans ce couloir. Je m’engage sur le sentier du haut, j’assure mes pas, piolet à la main, la corde ne freine pas, j’entends Aimé derrière moi, tout va bien. La seule chose que je ne puisse pas maîtriser à ce moment-là, c’est la chute de pierres, je m’en remets aux petits anges. C’est bon, nous sommes passés, la dernière cordée aussi. La suite ne m’effraie pas, elle m’enchante, je suis plus à l’aise et plus rapide dans le vertical. Je talonne les trois Capdessus dans cette montée, cadence régulière et rapide, comme je l’aime, le souffle ne nous manque pas, l’excitation est là ! Le sommet est depuis ce matin dans les nuages.
Nous croisons les premières cordées qui descendent. Pas un mot… nous ne saurons pas s’ils ont atteint le sommet. L’alpiniste n’est pas exubérant ou bien la déception le rend muet. Le refuge est 50 mètres au-dessus de nos têtes, euphorie, mais impossible d’accélérer, j’oubliais on est à 3800m! Appuyée à la balustrade du refuge je regarde le chemin parcouru, rassérénée. Toute cette montée n’a pas été aussi difficile que je l’imaginais, tout va très bien.

    Reste à découvrir l’intérieur du refuge et les toilettes nauséabondes. Connaissant les détails peu croustillants de tout cela, je suis aguerrie, rien ne me fait peur. L’entrée dans le refuge me refroidit quand même, si c’est dans cette minuscule entrée que nous devons tout ranger : nos sacs, piolets, crampons et chaussures, ça promet pour demain à deux heures du matin! Nous pénétrons dans la salle commune. A droite, le belvédère, vue plongeante sur la vallée et sur l’arête de Bionnassay. A gauche : un mur de glace, le refuge est contigu au glacier. C’est stupéfiant ! La salle est envahie d’étrangers, nous ne reconnaissons pas leur langage, sans doute slaves. Nous réussissons sans trop de mal à envahir une table. Serge a retrouvé la parole et le sourire. Nous déjeunons, comme il n’y a pas d’eau à cette altitude, nous sommes obligés d’acheter de l’eau minérale (cinq euros la bouteille !). Aimé, comme tous les jours, nous offre le café, on savoure ce café lyophilisé, à 3800m son goût est des plus exquis ! Certains vont s’allonger. Je tente un passage aux toilettes, protégeant mes narines d’un foulard. L’expérience n’est pas catastrophique, certes c’est répugnant, nauséabond, mais une fois de plus je m’attendais à pire. Il n’y a pas de file d’attente, c’est l’essentiel. Avec Aimé, nous rejoignons Serge sur l’Aiguille du Goûter. Quelle immensité ! Le sommet est toujours dans les nuages. Nous découvrons des campements sauvages installés sur la neige. Chacun protège sa tente d’un mur de neige, certains s’appliquent brique par brique et réalisent un vrai igloo ! Un couple fait fondre de la neige dans un réchaud, je trouve ça répugnant car tout autour de ce campement on voit bien que tout le monde urine et défèque… De jeunes étrangers arrivent encore, les sacs à dos sont impressionnants. Aimé m’indique la trace de demain matin, nous réalisons quelques photos et nous rejoignons le groupe. Je m’installe dans le dortoir, je suis rassurée par sa taille. J’avais imaginé une seule salle comme au refuge de Quintino Sella. A côté de nous sont installés un père accompagné de son fils apparemment. Le père est atteint du mal des montagnes, le lendemain il ne partira pas, son fils pour le détendre lui fait écouter Marc Knopfler. Un instant sublime dans ce dortoir… Le soleil réchauffe les pentes du refuge, je m’y installe et j’observe le va et vient et les tentes qui fleurissent autour du refuge de Tête Rousse. Devant moi, un guide et ses deux clients, je ne comprends rien à leur langage, il leur explique vraisemblablement quels vêtements choisir pour l’ascension, nous nous retrouvons à la même table. Le repas est servi à 18 heures. Dernier passage aux toilettes, la situation s’est aggravée, un jeune adolescent vient de vomir, quel égoïsme pour un père d’amener son fils, si jeune, dans cette course, quel souvenir ce jeune en gardera-t-il ? Souffrance, mal des montagnes, vomissements… Pur orgueil masculin, d’autres savent être plus humbles… Pendant quelques minutes, ma respiration est irrégulière, le temps de me poser mille questions, puis ce trouble disparaît aussi vite qu’il est apparut. Aucune envie d’aller se coucher, le spectacle impose un arrêt contemplatif. Nous prenons la météo une dernière fois, ça sera bon pour l’ascension, après il ne faudra pas traîner.
    Chacun s’installe. Il fait très chaud dans le dortoir, Aimé entrouvre la fenêtre. Je résiste aux démangeaisons provoquées par la couverture. Ma peau ne s’est pas encore aguerrie à cette situation. Le volume du sac m’a imposé de nombreuses restrictions, pas de superflu donc pas de drap cousu ou de drap de soie ! Mes voisins s’en accoutument depuis longtemps… Je transpire déjà et je me moque de Serge qui s’apprête à affronter une nuit polaire en enfilant ses chaussettes, son baby-gro polaire favori, plus une couverture... Sourires complices… bonne nuit souhaitée à tous. Mon portable vibre, je suis certaine que c’est Marie, elle ne connaît pas le rythme des refuges… Protégée du bruit grâce aux bouchons d’oreille, je laisse le sommeil m’envahir.

    Je suis réveillée à 2 heures du matin. Le petit déjeuner est servi à 2h30, ce qui nous laisse assez de temps pour bien nous préparer. Dans la salle commune, une file d’attente patiente devant le guichet "consommations" encore fermé, un gardien réveille ceux qui ont dormi entre les tables, l’ambiance est sereine. Le petit déjeuner est frugal mais nous n’avons pas très faim. Je suis rapidement prête, ce matin on oublie le brossage des dents ! Je presse Aimé de quelques « On va y aller ! ». Imperturbable, il continue son rangement. Je jette un coup d’œil sur Tête Rousse, des cordées, frontales allumées, s’apprêtent à nous rejoindre, quel courage !
    A 3h30, Serge donne le départ. Impossible de suivre Pierre qui galope comme une gazelle vers l’Aiguille du Goûter, où nous nous encordons. La cordée des trois Capdessus démarre et annonce la cadence. Nous ne cesserons de doubler des cordées. Comme d’habitude j’ai très chaud, je porte mes gants en bandoulière ce n’est pas sérieux, je suis évidemment trop habillée. Pour oublier ce désagrément je mets le métronome mental en route : 1,2,3,4 … 1,2,3,4 … La troisième cordée fait un arrêt, perte de crampons oblige. Rémi tricote au redémarrage, puis la cadence est reprise. Jusqu’à l’épaule du Dôme il sera facile de doubler les cordées en difficulté, mais les derniers mètres avant le Dôme, mon second de cordée ralentit la cadence, il connaît l’itinéraire et ne veut pas s’épuiser déjà. Je me rappelle les paroles de Serge : "J’ai fait 5 fois le Mont Blanc, en 5 fois je n’ai atteint qu’une seule fois le refuge Vallot à la nuit, c’était la première fois, avec un guide. "

    Le soleil n’est pas levé quand nous atteignons le refuge Vallot. Je sais désormais à quelle cadence nous sommes montés, nous ne traînons pas. D’ailleurs nous doublons sans arrêt des cordées mais aucune ne nous double. Un peu de pâte de coing, une gorgée de jus de fruit glacée et nous repartons. Sur l’arête qui nous attend, on distingue les cordées et les alpinistes en solo, bâtons à la main. Il devient difficile de doubler sur l’arête de la Grande Bosse. Et Aimé préfère s’arrêter pour prendre des photos. Mais avant l’arête de Petite Bosse, je trépigne derrière les cordées à l’arrêt. Avec l’accord d’Aimé, je m’engage. Je dépasse la cordée de Maurice. Il m’interpelle, se demandant ce qu’il m’arrive, puis se met dans nos pas. L’arête est étroite, cependant pas autant que je le craignais, la vigilance s’impose toujours. J’ai entièrement confiance en Aimé, mais je sais que toute erreur est possible de notre part, je reste donc bien concentrée dans ce passage aérien. Je retrouve la cadence des Capdessus, je pourrais courir jusqu’au sommet. Aimé demande à s’arrêter une dernière fois pour une photo. Rrrrrr !!!! Mes cuisses maudissent les redémarrages.
    C’est l’arête finale, je reconnais Serge qui nous fait de grands gestes, ils sont arrivés depuis dix minutes. J’accélère encore pour les rejoindre, les larmes pourraient jaillir mais je hurle de joie. Il est 6h5O. Nous nous congratulons, nous nous embrassons. Aimé est envahi d’émotion. Tout ému, il sort de son sac une bouteille de champagne. Les compagnons n’en croient pas leurs yeux. Nous nous éloignons vers l’Est pour partager cette victoire. On demande à Serge la banderole USFEN, déception, il ne l’a pas ! J’attrape mon téléphone portable, et oui ça passe au Mont Blanc ! J’envoie quelques SMS pour partager ce moment de bonheur. Les verres sont prêts, la caméra en marche, le champagne jaillit sous les HOURRAS du groupe. C’est l’euphorie ! nous hésitons à avaler ce champagne à 7h du matin. Maurice donne l’exemple et nous nous régalons de ce breuvage.

     Nous prenons les dernières photos, puis transis de froid nous commençons la descente, nous connaissons la météo et savons qu’il ne faut pas rester là. Nous croisons peu de monde sur les arêtes, c’est tant mieux. Plus bas, de nombreuses cordées avancent lentement, voire lamentablement pour certaines, on leur conseillerait bien de redescendre, ils semblent épuisés, à l’agonie… ils sont encore loin d’atteindre le sommet. Je réalise que j’ai oublié de faire ce que je m’étais promis de faire au sommet. J’enrage, comment ai-je pu oublier ? Je voulais regarder le bleu du ciel, comme l’avait fait Horace Bénédict de Saussure à sa première ascension en 1767. Voilà une raison pour y retourner un jour ! Au refuge Vallot, nous grignotons mais le vent nous cingle et nous repartons. Après le col du Dôme du Goûter (4303m), nous nous arrêtons pour quelques photos du Mont Blanc, du Mont Maudit et du Tacul. Serge nous rappelle tous les dangers de cet endroit "paumatoire", il agrémente de son récit de quelques anecdotes. Ses conseils, comme toujours, s’enregistrent dans ma tête. Des cordées montent encore, mais où comptent-elles aller à cette heure-ci ? Il nous reste à descendre sous les séracs, Serge nous conseille de ne pas traîner. Aimé ne peut résister à prendre une photo. Je lui rappelle en rigolant les conseils du chef ! J’apprendrai que Rémi en a fait tout autant, mais à quoi servent les conseils d’un chef! La descente est de moins en moins rapide, nous approchons du campement sauvage, donc du refuge. Le soleil commence à chauffer, nous nous décordons et nous déshabillons. Il ne reste que quelques mètres jusqu’au refuge du Goûter.
    Une fois arrivés, nous n’en croyons pas nos yeux : le ciel s’est couvert et il se met à neiger. La météo ne s’était pas trompée, ces quelques flocons fins nous conseillent de ne pas tarder. Nous récupérons nos affaires laissées le matin et nous attaquons la descente. Serge en tête, suivi comme toujours de Pierre. Je les talonne. Nous croisons des cordées épuisées, à bout de souffle. Tout le monde suit, même Aimé qui souffre pourtant dans ses chaussures, seul le plus ancien J-Pierre ne suit plus le groupe, il était épuisé au refuge et la descente va être interminable pour lui, je ne le reverrai pas.
    Nous arrivons rapidement au "couloir de la mort". Il est midi, on entend le tocsin au loin. Aimé est déjà là, grâce aux câbles il a pu avancer sans douleur. Nous équipons le câble comme à l’aller, mais sur les conseils de Serge, nous relions la corde au mousqueton avec un nœud de vache. Le couloir est envahi: certains assurent chacun de leur pas, mais n’ont aucune assurance, pas de piolet, pas de crampons, ils traînent dans cet endroit si dangereux. Inconscients …
Nous attendons que le couloir se libère puis nous nous engageons sûrement. Les Capdessus franchissent eux-aussi le couloir avec succès ! Seul Maurice attend de l’autre côté, il attendra longtemps J-P, plus d’une heure … de quoi le faire sortir de ses gonds : "Plus jamais un novice dans ma cordée !"s’écrira-t-il à la gare. Les Capdessus partagent leur tablette de chocolat. Puis ne voyant pas J-P arriver, Aimé et moi décidons de ne pas traîner dans cet endroit: je récupèrerai les affaires laissées par le groupe au refuge du Nid d’Aigle et nous les attendrons à la gare. La descente est longue mais je ne traîne pas, aucune fatigue ressentie, j’enchaîne donc les virages avec plaisir. Je devrais avoir soif, faim. Rien de tout cela, que du bonheur ! Les bouquetins toujours aussi peu farouches me surprennent à la faveur d’un rocher. J’aperçois enfin le refuge, je récupère les affaires, partage la réussite avec les gardiennes et je rejoins la gare. Il est 13h30. Aimé arrive déjà, puis Maurice, excédé ! Les Capdessus suivent. Nous réservons les places du train et, entourés de touristes propres et parfumés, nous tentons de nous endormir sous les cahots du train.
Véro A Le Cabanial, le 10 août 2008.

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Serge Capdessus - dans Montagne
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